Ce soir, comme tous les soirs, on allait se bousculer à la porte du théâtre pour accéder aux bureaux où les billets étaient délivrés. On se préparait à une longue soirée de spectacles. Le lever de rideau était fixé à 18h30 l’été pour se refermer à 23h30, au plus tard (...)
La bousculade était toujours la même. Le sieur Jacob, en 1841, avait bien écrit au maire pour enjoindre au directeur d’ouvrir les portes aux heures dites et non pas avec une demi-heure de retard, comme c’était le cas alors. Ce retard « donn[ait] au public le temps de former un encombrement et il résul[ait] toujours des cris de personnes qu’on étouffe ». Ces débordements se produisaient le plus souvent le dimanche. La police déplorait cet état de fait indigne de la seconde ville du royaume. Elle expliquait qu’on ne pouvait accéder aux portes « au risque d’être écrasé, les vêtements mis en lambeaux ou volés ». En conséquence elle proposait de mettre en place des couloirs mobiles et couverts et d’ouvrir les portes en même temps que les guichets, ce qui se faisait déjà à Paris. Enfin, en 1850 la direction prit la décision de faire « former des queues de chaque côté d’entrée » et mit donc en place les files d’attente.
Arrivé au guichet, il vous en coûtait 60 centimes pour aller au paradis ou rester debout au parterre, 75 centimes pour assister au spectacle depuis les troisièmes galeries, 1 franc depuis les secondes ou le parterre assis, 2 francs depuis les premières et enfin 3 francs si vous souhaitiez un fauteuil. L’éventail des places des Célestins était large et varié.
Une fois entré, on avait un peu de temps avant le lever de rideau. On pouvait se rendre au foyer des spectateurs pour se désaltérer à la buvette, tout en respectant des règles de plus en plus nombreuses imposées au fil des années et des débordements par la préfecture.
En 1815, la seule obligation était de retirer son chapeau au commencement du spectacle. Une obligation, peu suivie si l’on en croit un article du Journal du Commerce du 6 octobre 1824, qui rapporta que tout le monde, au parterre gardait son chapeau durant la représentation, « depuis le fashionable jusqu’au garde de nuit ».
En 1820, suite à des incidents et des rixes, la préfecture interdit d’entrer au parterre des deux théâtres avec « armes, cannes, des bâtons et des parapluies ».
En 1827, les chiens jusqu’alors autorisés furent bannis des salles, même tenus en laisse. En 1850, il fut interdit de fumer dans les théâtres. Mais aux Célestins, une résistance certaine à cette dernière mesure se faisait sentir, si bien que le conservateur des théâtres écrivit au préfet en 1855 pour lui demander de prendre des mesures d’arrestations des contrevenants, pour l’exemple.
De nombreuses mesures furent en outre prises pour empêcher le public de – trop – s’exprimer durant la représentation et notamment de ne pas interrompre le spectacle. Les signes d’improbations ou d’approbations occasionnant du tumulte étaient formellement interdits par l’article 9 de l’ordonnance de police du 10 mai 1825. En cas de non-retour au calme, le commissaire pouvait faire évacuer la salle. Lui seul établissait le seuil de tolérance de ce tumulte et les spectacles ne se déroulaient jamais dans le calme absolu puisque salle et scène demeuraient allumées durant toute la représentation permettant aux spectateurs de voir aussi bien que d’être vus.
Ce soir, la chance était avec les spectateurs, l’affiche annonçait un spectacle composé d’œuvres peu jouées durant la saison
Nous étions le 24 février 1859, en plein hiver, la bonne saison pour le directeur, moins pour les comédiens. Il n’était pas un soir où l’administration ne vienne demander l’indulgence des spectateurs pour un artiste enroué ou indisposé, bien que présent sur scène. La grippe attrapait les chanteurs et danseurs les uns après les autres.
Le spectacle devait débuter par la première représentation de la saison du vaudeville le Bal des sauvages. Après l’entracte de vingt minutes, une comédie de Dumanoir, le Camp des bourgeoises fut jouée devant la salle qui demeurait éclairée durant la représentation. Le clou du spectacle était un vieil opéra-bouffe de Donizetti, que le Grand-Théâtre avait retiré de son répertoire, le Bourgmestre de Saardam.
Ce 24 février 1859, le public se composait de 781 spectateurs - nombre bien supérieur à la moyenne habituelle - dont une grande majorité de premières galeries. On était jeudi, un des jours de prédilection pour les billets à 2 francs.
Le spectacle se termina sans débordements. Les spectateurs venus en voiture, sortaient rejoindre les cochers, les autres repartaient à pieds.
La recette s’éleva à 1287 francs, ce qui était, pour un jeudi, un peu supérieur à la moyenne, mais normal pour un mois d’hiver. Il fallait maintenant préparer la soirée du lendemain. Cartouche était annoncée en pièce unique et la première n’avait pas trop mal marché la semaine précédente.